« LUNE AMERE » de Photini Xanthopoulou

... Les oiseaux ne venaient même pas troubler la tranquillité du cimetière, par respect, peut-être, ou peut-être aussi par peur. Je suis allée voir les tombes jusqu'à ce qu'il fasse sombre. Elles étaient peu nombreuses, et ce endroit désert entouré d'un petit muret et étouffé sous les herbes folle avait quelque chose d'étrange. La plupart des croix indiquaient le passage sur terre de vieillards centenaires - peut-être que, fatigués de la vie, ils avaient appelé la mort. Je ne connaissais que deux tombes, celle de l'oncle Orestis et celle de a grand-mère. Tous les deux étaient décédés sans avoir pu réaliser ce qu'ils auraient souhaité : l'un, très jeune, n'avait pas eu le temps de vivre, l'autre, malgré son grand âge, n'avait pas eu le temps d'aimer. J'ai comparé ma vie si courte à la leur. La mienne, parsemée d'expériences, toutes douloureuses, malgré mon jeune âge, moi qui ne connaissais ni l'amour ni la haine. J'avais vécu à l'intérieur d'une cage en fil de fer barbelé et je n'avais pas la moindre curiosité de me lancer dans autre chose.

Une fois la nuit tombée, je me suis dirigée vers le puits. Des voix de femmes criaient dans l'obscurité pour rappeler les derniers enfants qui jouaient dehors. Le puits était à moi, rien qu'à moi. J'ai soulevé le couvercle. Le disque de lumière était là. Il me caressait, il me charmait, il m'ensorcelait, jusqu'au moment où j'ai passé une jambe par-dessus le rebord, comme une putain sans expérience, et je me suis laissée aller dans une chute amoureuse en entraînant Zoï derrière moi, et quand tout a été terminé et que le dernier clapotis de volupté s'est apaisé, j'ai su que la lune continuerait à se refléter sur notre tombeau, notre tombeau liquide, presque juteux, notre tombeau à toutes les deux.
    

Ainsi se termine le roman de Photini Xanthopoulou, bouleversant écrit à quatre voix : Périclis, le père, Anggéliki la mère, Alékos le fils et surtout la fille Phani.

Tout le talent de l'auteur consiste à nous entraîner dans la profondeur des sentiments, des illusions et désillusions de chacun de ces êtres, sans jamais tomber dans le pathétique, le morbide ou le voyeurisme.

A travers le destin de Phani, petite fille maltraitée par sa mère, elle-même maltraitée dans son enfance, c'est toute l'histoire de la Grèce moderne qui apparaît en toile de fond comme un prétexte : celui de nous conter un récit intemporel et sans frontière : l'histoire de la misère, l'histoire de la faim, celle aussi des guerres civiles, et des guerres tout court et de leur désastre sur les plus démunis, l'histoire de ces vies de labeur, répétée d'une génération à l'autre, fatalement, sans issue de secours, et qui laisse peu de place, voire pas de place du tout à l'expression des sentiments d'amour, d'affection ou de tendresse.

Le destin d'Anggéliki, comme celui de Phani c'est aussi et surtout celui de millions de petites filles, de femmes d'hier et d'aujourd'hui à travers la planète : comment trouver sa place dans un monde d'hommes avec la culpabilité d'être une fille que des parents pauvres vont devoir doter ?


Vous l'aurez compris « Lune Amère » est bien plus que le roman d'une chronique familiale sur fond d'une Grèce moderne en plein réveil. C'est le récit bouleversant de ces générations d'hommes et de femmes qui parce qu'ils sont nés et ont vécu dans la misère n'ont pas eu le « temps » de recevoir et de donner à leur tour l'amour, la tendresse dont chacun de nous a besoin pour s'épanouir, se construire et se reconnaître en tant qu'adulte.
   

    Je crois que l'on ne peut pas « sortir » de « Lune Amère » tel que l'on y est entré. Ce livre, donne parfois la chair de poule ! il fait rire aussi. En tout cas il procure des émotions lourdes et profondes. Et si c'était ce que l'on appelle un livre bien écrit...


« Lune Amère » de Photini Xanthopoulou
Traduit du grec moderne par Anne-Laure Brisac
Aux éditions L'éclose disponible sur différents sites internets et dans toute bonne librairie !





            BONNE LECTURE



CHRISTINE DAYRE
 
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