"Le muet " par Eftaliotis

"Je me souviens de ce malheureux. Fin. élancé, un gars bien écouplé. Il était né muet. C'est-à-dire sourd. Comme si ces tares ne lui suffisaient point, il était resté orphelin à l'âge de cinq ans. Une voisine l'avait pris chez elle pour l'élever. Autrement dit, lui apprendre à transporter de l'eau, faire les courses et bercer le bébé quand il n'y avait point d'autre tâche.
Et le Muet grandit avec ce bébé. Mais quand ce bébé grandit, il se mit à porter de petites robes courtes, car c'était une fille ce bébé que berçait le Muet.
Ils devinrent comme frère et sœur et grandirent comme tels. La petite était la seule qui ne lui cherchait point noise. Jusqu'à la mère, qui se moquait de lui, malgré tout son bon cœur. Dans les villages, la moquerie ne saurait jamais manquer. On crève de ne pouvoir railler un muet. Au besoin, on peut même faire sans muet.
Je me souviens de lui à quinze ans. la petite en avait alors dix. Je me souviens quand ils allaient le soir à la fontaine ensemble. Il y avait toujours quelqu'un pour jeter au muet un caillou ou une écorce de melon. Je vois toujours son visage triste et amer tandis qu'il tournait la tète vers la petite comme pour lui dire : "Tu vois ce que c'est que d'être muet ?" La petite alors promenait un coup d'œil circulaire, ses yeux lançaient des éclairs. Malheur au garnement qu'elle surprenait à lancer le caillou ou l'écorce sur son compagnon.
Je me souviens de ce malheureux muet à la fête. Il était alors un peu plus âgé. Un vrai jeune homme. Toujours en compagnie de la fille et de la mère, vieille désormais. Quant à la fillette, c'était à présent une grande jeune fille, Pas vraiment belle, mais alléchante, alléchante et charnue comme une pomme de mai. Je me souviens d'elle dansant avec les autres voisines. Le Muel -toute son ouïe et son expression concentrées dans la vivacité de son regard et l'allégresse de ses lèvres - ne se rassasiait point de l'admirer et de l'encourager par des signes affectueux, Et la jeune fille s'en donnait à coeur joie, et le Muet au grand coeur se sentait léger.
Ah,  je me souviens de lui la dernière fois où je l'ai vu! Je marchais un soir, solitaire sur la grève. J'allai jusqu'au cap. je m'arrêtai sur un rocher et  je regardai les eaux tranquilles et profondes. A côté de moi se dressait un autre roc, plus avant dans la mer. Et près du roc, dans mon champ de vision, flottait quelque chose dont je n'allais pas tarder à comprendre ce que c'était. !Cela flottait lourd et paisible, et régulièremenl la vague l'envoyait heurter la pierre. Je m'approche, j'élais dans le vrai. C'était bien un homme et c'était le malheureux Muet ! La petite venait tout juste de se marier."


 
  Je vous propose cette fois-ci ce petit récit intitulé «Le Muet» d'un fervent défenseur de la langue dite « démotique » autrement dit et pour faire simple langue du peuple, opposée à la « katharévoussa », langue des puristes.

Argyris Eftaliotis (1849-1923), mytilèniote de naissance avait une âme de globe-trotter qui l'a conduit aussi bien en Grande Bretagne, qu'en Inde, en passant par Constantinople. C'est au cours d'un de ses voyages qu'il fait la connaissance d'un autre exilé grec Jean Psichari, éternel « glaneur » des contes et légendes populaires de son pays natal et dont le seul but est de faire découvrir voire redécouvrir à tous les grecs le magnifique patrimoine folklorique dont ils n'ont pas conscience.

        Jusqu'au milieu du XIXème siècle, les auteurs grecs n'écrivent qu'en « Katharévoussa », cette fameuse langue pure, réservée depuis des siècles à toute forme de littérature, religieuse ou non.  Les dialogues qui ponctuent certaines œuvres sont quelques fois écrits en démotique pour « coller » au plus juste de l'histoire racontée, mais personne n'imagine l'écriture de toute une œuvre dans cette langue issue du peuple et pourtant parlée par tous.
        L'influence de certains écrivains européens et notamment français tels que Balzac ou Zola qui excellent dans l'écriture d'un courant naturaliste fraîchement reconnu va ouvrir la voie à une nouvelle génération d'auteurs grecs (« La génération 1880 »).
        Pour ces « novellistes » le sujet essentiel est l'étude des mœurs à travers le milieu rural et ses traditions. Certains comme Karkavitsas adoptent un regard très critique sur la société grecque de l'époque dévoilant le conservatisme écrasant qu'elle inflige à tout individu par le poids de ses préjugés (le mariage étant un exemple typique !)
D'autres préfèrent donner une image plus idyllique des mœurs grecques et rester ainsi fidèles à l'esprit romantique. C'est le cas d'Argyris Eftaliotis.

        Ce petit texte en grec que je vous propose dans son ensemble avec sa traduction française est extrait d'un recueil « Histoires des îles » publié en 1894 dans une célèbre revue grecque « Hestia ». Il est composé de 35 nouvelles plus ou moins longues inspirées des histoires de Mytilène. Toutes sont différentes mais toutes mettent en opposition le village et la ville, faisant la part belle au premier, cultivateur entre autre des traditions et des fondements de la grécité.

Il n'existe pas d'autres traductions françaises que celles proposées par M-Claude Cayla, spécialiste de littérature grecque. Certaines de ses traductions sont parues dans : « Cahiers Balkaniques-28-29, « La montée vers la ville », INALCO1998-1999.


N'oubliez pas que vos commentaires peuvent m'être précieux.

Alors BONNE LECTURE A TOUS !




 





































Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :