Histoires de... par Marie-Claude Jardel

Publié le par Les amoureux de la Grèce

 

VASE DE DERVENI* ou l'Immortalité par l'amour

  "Je viens pour te vouer un amour plus fidèle; cesse de craindre; c'est DIONYSOS qui sera ton époux, fille de CNOSSOS"   OVIDE, L' Art d'aimer

 

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 Une des tombes inviolées de DERVENI, au nord de THESSALONIQUE, livra en 1962, un magnifique  cratère* cinéraire* à volutes. 

 D'une hauteur de 0,70 cm et  pesant 40 K., ce vase de bronze d'une magnifique couleur dorée due à sa très haute teneur en étain  contenait les cendres d’un aristocrate thessalien :

                                       " Άστιού- νειος Άναξαγοραίοι ες Λάρισας "

ASTION, fils d’ANAXAGORAS, de LARISSA : cette inscription en lettres d’argent incrustées sur les oves* de la bordure ne nous révèle donc pas le nom de l'artiste ni même celui du défunt mais bien celui  du propriétaire du vase, inconnu par ailleurs. 

Daté de -320 à – 300 av.J.-C., il serait l’œuvre d’artistes TOREUTES* attiques s’étant mis au service de l’aristocratie et des souverains macédoniens confirmant ainsi l’attrait de ces derniers pour la culture grecque (et spécifiquement pour la culture athénienne).

La Macédoine attira les plus grands lettrés et artistes grecs de l’époque  qui, après les désastres de la guerre du Péloponnèse, se tournèrent vers ces royaumes en pleine expansion : poètes et philosophes dont EURIPIDE qui créa à PELLA sa pièce " Les Bacchantes " et qui y finira sa vie, peintres de renom comme ZEUXIS (peintre naturaliste itinérant, à la mise excentrique, qui réalisa le décor du nouveau palais de PELLA et fit don au roi PHILIPPE II d'un tableau figurant le dieu Pan, divinité étroitement liée à la dynastie macédonienne), APELLE et LYSIPPE (portraitiste de la famille royale)…

Les tombes livrèrent de magnifiques fresques ainsi que de très nombreux trésors  : parures en or, objets en ivoire… mais c’est dans le travail des objets de bronze et d’argent que les artisans macédoniens manifestèrent le plus d’originalité et le vase de DERVENI est sans contexte un des chefs-d'oeuvre de l'artisanat du 4e siècle av.J.-C.

Une profusion de motifs ornementaux agrémente sa partie supérieure :

 

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acanthes, palmettes, guirlande de lierre en argent,   

 

 

  serpents en vrille sur les anses,   serpent

 

  macaron   têtes barbues représentées dans les macarons.   

Surle haut du col, une frise d’animaux, lions et panthères compagnons habituels de DIONYSOS   

 

frise  

Quatre figurines en ronde bosse*  sont posées sur l’épaule, contre les anses :  

 

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ARIANE et DIONYSOS sur l'autre face

 "... l’enfant de CNOSSOS errait éperdue sur des plages inconnues, à l’endroit où la petite île de DIA ( NAXOS ) est battue des flots de la mer; dans le costume où elle était sortant du sommeil, vêtue d’une tunique retroussée, les pieds nus, ses cheveux couleur de safran flottant sur ses épaules, elle criait la cruauté de THESEE aux ondes qui n’entendaient pas sa voix, et des larmes inondées les joues délicates de la pauvre abandonnée. Elle criait et pleurait à la fois…" OVIDE

«…personne à côté de moi; j’étends à nouveau mes mains, je cherche encore; j'agite mes bras à travers ma couche; personne. La crainte m'arrache au sommeil; je me lève épouvantée, et me précipite hors de ce lit solitaire. Ma poitrine résonne aussitôt sous mes mains qui la frappent, et ma chevelure, que la nuit a mise en désordre, est bientôt arrachée. La lune m'éclairait; je regarde si je puis apercevoir autre chose que le rivage; à mes yeux ne s'offre rien, que le rivage. Je cours de ce côté, d'un autre, partout, d'un pas incertain. Un sable profond retient mes pieds de jeune fille. Cependant, tout le long du rivage, ma voix crie : "Thésée !" Les autres creux répétaient ton nom. Les lieux où j'errais t'appelaient autant de fois que moi-même, et semblaient vouloir secourir une infortunée … Malheureuse ! Je tends vers toi, dont me sépare la vaste mer, ces mains fatiguées à meurtrir ma lugubre poitrine. Je te montre, tout éplorée, les cheveux qui ont échappé à ma fureur. Je t'en conjure par les larmes que m'arrache ta cruauté, Thésée, tourne vers moi la proue de ton vaisseau ! Reviens, que les vents te ramènent ! Si je succombe avant ton retour, au moins tu enseveliras mes os… » OVIDE, LES HEROIDES, EPITRE X.

 

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Ici l'artiste inconnu a choisi de représenter la jeune princesse crétoise endormie. THESEE vient de la quitter    

 

 

En face d'elle, DIONYSOS la contemple avec tendresse et semble tendre son bras vers elle.

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  «...On entendit des cymbales retentir sur tout le rivage, ainsi que des tambours frappés par des mains frénétiques. Elle s’évanouit de peur et sa voix s’arrêta. Voici les Bacchantes, les cheveux pendant sur le dos; voici les légers satyres, avant coureurs du dieu; voici SILENE, le vieillard ivre…Cependant le dieu, sur son char, couronné de raisins, lâchait les rênes dorées aux tigres qui le traînaient. La jeune fille perdit tout à la fois les couleurs, le souvenir de THESEE et la voix. Trois fois elle voulut fuir, trois fois la frayeur la retint. Elle frissonna. Le dieu lui dit « je viens pour te vouer un amour plus fidèle, cesse de craindre ; c’est BACCHUS qui sera ton époux, fille de CNOSSOS. Comme présent je te donne le ciel ; au ciel tu seras un astre que l’on contemple » Il dit et, de peur que les tigres n’effraient ARIANE, saute de son char (la trace de ses pas s’imprime sur le sol),  il la serre contre sa poitrine et l’enlève. Est-il rien de difficile à la puissance d’un dieu ?… » OVIDE, l’Art d’aimer.

 

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C’est ainsi que sur la couche sacrée s’unissent la jeune épouse et le dieu.    OVIDE,  l’Art d’aimer   

 DIONYSOS  étendu sur un rocher, un bras au-dessus de  sa tête et sa jambe droite reposant sur le genoux d’Ariane. Habituellement barbu et vêtu d’un CHITON* et d’un HIMATION*, il est  ici glabre, à demi-nu et efféminé. C’est cette figure

du dieu apparu vers 430 av.J.-C. qui perdurera.

Face à lui d’un ample mouvement ARIANE écarte son voile. Ce geste l’"ANAKALYPSIS " signe caractéristique des noces antiques, exprime le nouveau statut sociale de la jeune épouse. 

Compagne délaissée de THESEE elle devient l'épouse triomphale de Dionysos qui l'élève au rang des Immortels.

« BACCHUS aux cheveux d’or épousa la fille de MINOS, la blonde ARIANE, que le fils de SATURNE affranchit de la vieillesse et de la mort » HESIODE , La THEOGONIE

 Cet amour partagé fera d’ARIANE, par-delà la mort, le symbole de la survie dans l’amour divin.

 Le couple divin est entouré d’un essaim de Ménades* en proie au délire extatique

 

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  entraînant dans leur danse effrénée Silènes* et Satyres* compagnons habituels du dieu .

 

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La contorsion des corps, révélés par l’aspect mouillé des vêtements,  nous entraîne au cœur même de cette agitation incontrôlable, de cette possession des corps et des esprits.  

 

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  Petit détail : au pied de DIONYSOS est représentée sa monture le mulet ithyphallique

 

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Le couvercle lui même s’ornait de motifs représentant l’histoire de PENTHEE  

 

 

 

Mais ce vase contient également sa part de mystère : dans ce cortège insolite est représenté un guerrier éperdu chaussé d’une seule botte. Qui était-il ? diverses réponses ont été avancées : s’agit-il de PENTHEE  qui s’opposa à l’introduction du culte dionysiaque dans son royaume de THEBES et qui, pour cela fut mis en pièces par les Ménades ?  ou bien de LYCURGUE roi de THRACE  qui dans sa folie mit en fuite DIONYSOS et ses Ménades, coupa les vignes sacrées traces du passage de ce dieu sur ses terres ? ou bien tout simplement s’agit-il d’une évocation du héros Thessalien JASON, qui voulant retrouver son trône usurpé par son oncle PELIAS,  perdit sa sandale au passage d’un fleuve en voulant aider une vieille femme qui n’était autre que la déesse HERA ?

 

« DIONYSOS  lui offrit le secours de ses bras,
et pour que l'éternité d'un astre l'illuminât
il prit à son front la couronne et la lança au ciel :
Elle vole parmi les airs subtils,
et pendant qu'elle vole les gemmes se changent en feux étincelants
et se fixent, tandis que l'image de la couronne subsiste (COURONNE BOREALE),
à mi-chemin entre l'Agenouillé (HERCULE) et le Porteur de serpent (LE SERPENTAIRE) »

                                     OVIDE, LES METAMORPHOSES, VIII.

  «…Comme présent je te donne le ciel ; au ciel tu seras un astre que l’on contemple ; souvent le vaisseau indécis se dirigera  sur la Couronne de la Crétoise…» OVIDE

 

            


Définitions :

Cratère :

 

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Cratère : (du grec mélanger) : grand vase ouvert, à deux anses et à large embouchure servant d’ordinaire à mélanger l’eau et le vin lors d’un banquet. Cratère à volutes : vase dont les anses se terminent par des volutes ornées de macarons.

 

 

Cinéraire : se dit d’un vase (ou d’une urne) destiné à recevoir les cendres d’un mort

Oves : motif décoratif ovoïde (en forme d’œuf )

Toreute : artiste pratiquant la " toreutique " c’est-à-dire la fabrication d’objets en métal et essentiellement en bronze.  

 Ronde-bosse : est une statue en relief dont la quasi totalité des faces a été travaillée et qui permet donc de l’observer sous n’importe quel angle.

 Chiton : fine tunique en lin attachée aux épaules et formant de nombreux plis serrés

 Himation : manteau constitué d’une pièce de laine librement drapée autour du corps et pouvant être ramené en voile sur la tête 

 Ménades  (ou BACCHANTES à l’époque romaine) : appartiennent au cortège de DIONYSOS. Elles sont représentées le plus souvent possédées, en proie à une agitation incontrôlable, à un délire extatique (la " mania "). A travers la contorsion des corps révélés par l’aspect mouillé des vêtements, l’artiste a su mettre en scène, nous entraîne également dans ce cortège.

Silène : démon chevalin, esprit des sources originaire des régions de THRACE et de PHRYGIE, régions de landes marécageuses. Il est apparenté aux CENTAURES et il est pourvu d’oreilles velues, d’une queue fournie et de sabots de cheval.

Satyres : originaires d’ ARCADIE, esprit des solitudes rocheuses. Etres hybrides,

mi-homme, mi-bête  pourvu de cornes, d’une queue de chèvre et parfois de sabots de bouc.

Vase  de Derveni : Musée de Thessalonique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Rouvier 21/02/2011 10:48


J'ai adoré cet exposé sur sur vase si esthétique et riche en éléments artistiques.