DE MOTS EN MOTS...

Publié le par Les amoureux de la Grèce

                                         

                           De mots en mots…                        

Quelques aventures étymologiques exemplaires ou exceptionnelles

                                                                (Épisode N°2)

 

                                … degringolavit de  branca in branca et fecit p(o) um.

                                          (extrait d’un thème latin,

par Elie Velin, mon grand-père, vers 1900) 

 

 

 

                                             Par Marguerite Champeaux-Rousselot,

                                          prof.hon.Lettres classiques, docteur ès Lettres.

   

 

 

Miasme, amiante, pus, Pythie, Python, Pythô, pythons

 

Miasme et amiante viennent du Grec miainein : souiller


Miasma signifie la souillure causée, et particulièrement celle causée par le sang versé et les cadavres.


A une certaine époque, il était indispensable de brûler  le corps des défunts pour bien vivre dans l’au-delà. Cela traduit de grandes différences culturelles avec  les conceptions qui amènent les uns à enterrer, d’autres à  momifier, d’autres enfin  à laisser le corps à l’air et à attendre que les oiseaux l’aient décharné.


Les Grecs, même quand ils combattaient entre eux, faisaient une trêve pour recueillir leurs morts sur les champs de bataille.  Quand Achille veut se venger d’Hector, non seulement il le tue, mais il a l’intention de le laisser pourrir au lieu de rendre  son corps pour qu’il soit brûlé sur le bûcher funéraire. Le roi Priam, le père d’Hector, vient le supplier  à genoux de lui rendre ce corps … et  Achille l’accepte. C’est un magnifique passage dans l’Iliade.


Autre exemple : Créon qui veut châtier un de ses neveux qui a voulu usurper le trône (selon lui) et faire un exemple pour  tous , interdit qu’on enterre ou qu’on brûle son corps : c’est Antigone qui viendra symboliquement jeter sur ce corps   de la terre, accomplissant les rites funéraires indispensables à la paix du défunt.  (Vous connaissez  la magnifique pièce d’Anouilh ?)  

Le pourrissement (un nom dérivé de puthô) est donc le châtiment suprême, éternel. Ce verbe a donné en Français le mot «  pus », mais également par exemple le bacille pyocyanique, ce charmant animal de compagnie qui  cause pas mal de maladies nosocomiales. (au passage cet adjectif à la mode,   hélas,   vient de nosos qui signifie maladie affection et komeô prendre soin de …  Savez vous qu’en grec moderne, l’hôpital se dit tout simplement nosokomeio !)  

  

Bien plus bizarrement, ce mot est aussi à l’origine du nom de la prêtresse de Delphes qui prophétisait, la Pythie et de ses collègues, les Pythonisses,  d’un dragon  et de tous les serpents pythons,  si peu sympathiques à croiser sur nos chemins.  

    

En effet,  certains mythographes (dans L’Hymne homérique  à Apollon en particulier) ont raconté qu’Apollon, désirant fonder son Temple sur un terrain encore  vierge,  s’était trouvé face  à un dragon anonyme, femelle selon les plus anciens auteurs que nous connaissons, mâle selon des auteurs plus récents -  (mais combien de textes ont été perdus !)… Il le perça de flèches et s’exclama :


« Maintenant,  pourris ici-même, sur le sol qui nourrit les hommes !  tu ne seras plus le fléau destructeur des mortels vivants ! eux qui  mangent le fruit de la terre féconde,  c’est là qu’ils conduiront de parfaites hécatombes. Et la male mort, ni Typhée, ni la Chimère maudite ne  l’écarteront de toi, mais c’est toi que, en ce lieu-même, feront pourrir la terre noire et le brillant Hypérion. 1»2

 

C’est de ce châtiment  qu’Apollon infligea au monstre que serait venu son épiclèse (son surnom) « Apollon Pythien », duquel  on dériva le titre de la Pythie, d’où le substantif qui désigne d’autres  devineresses, les « pythonisses », et même le nom qu’on a donné ensuite au dragon quand on voulait qu’il ait été un mâle : Python. (Quand on racontait qu’il était femelle, on l’appelait Delphynè), et celui des serpents pythons.


Tous les mythographes ne content pas ainsi  l’installation d’Apollon à Delphes, mais ce poète, attaché aux Delphiens, a cherché aussi, par ce moyen du mythe,  à expliquer à sa façon l’étymologie de cet ensemble de noms bizarres, et la valeur d’Apollon comme le bienfaiteur des hommes  et méritant des sacrifices !    


Pour en revenir à miasme et amiante, l’amiante vient d’amiantos, un adjectif qui veut dire «  sans souillure, pur, immaculé». Mais quel est le rapport avec l’amiante  que nous connaissons, si appréciée hier, si détestée et crainte aujourd’hui ? 


Les Grecs connaissent les amiantes depuis plus de 2300 ans : ils le nomment άσβεστος (asbestos, c’est-à-dire « indestructible ») mais aussi chrysotile, (fibre d’or, de χρῡσός, « or »).

 

Asbestos_with_muscovite.jpg

   

Un peu de « sciences dures » avant de passer à l’histoire : l’amiante (nom masculin ! attention !) est un terme désignant des minéraux à texture fibreuse ayant des propriétés réfractaires. L’amiante blanc ou chrysotile (groupe des serpentines), et l'amiante bleu ou crocidolite (groupe des amphiboles). On le mélange à du ciment ou on l’entrelace dans des tissus ou tapis car il résiste à la chaleur, aux agressions électriques et chimiques,  à la tension,  il isole du feu et de la chaleur (ignifuge), il  est chimiquement stable,   il est flexible, a un pouvoir absorbant.

 

La toxicité de ce matériau « miracle » est en réalité connue dès la fin du  XIX° siècle mais l'amiante sera pourtant massivement importé en France pendant trente ans encore, pour un total équivalant à 80 kg par habitant…  Ce sont ses particules qui causent des dommages à la plèvre des poumons qui l’aspirent.  (asbestose, cancer).  Rappelons toutefois  que pour un risque de cancer du poumon égal à 1, associé à une personne non exposée à l’amiante et ne fumant pas, ce risque est multiplié par 5 pour une exposition à l’amiante, par 10 pour un fumeur et par 50 pour un fumeur exposé à l’amiante.


L’amiante est encore exploité dans des mines, (Russie, Kazakhstan, Chine, Canada, Brésil, Etats-Unis, et … France, en Corse jusque dans les années 1965 sur la commune de Canari (Haute-Corse). En 1962, la production de ce gisement plaçait la France au septième rang des pays producteurs d’amiante.  On peut s’en servir encore avec précaution : les fibres ne doivent pas voler.    


Et les Grecs, qu’en faisaient-ils ? Ils utilisaient ses propriétés les plus extraordinaires selon moi : il peut se filer  et  ne fond pas dans le feu… (mon mari m’en a offert un fragment  acheté dans une bourse aux minéraux !)


Le premier à en parler est Théophraste vers 300 avant notre ère, puis Strabon, Dioscorides, Plutarque, et Pline (qui le nomme asbestinon),  qui en citent des mines  à Carystos, (en Eubée, une île grecque)  sur lemont Olympe, en Corse etc.  En connaissaient-ils les dangers ?  Oui… Pline note les dommages aux poumons dont souffrent des esclaves chargés du tissage de vêtements d’amiante.


Mais quelle merveille cet amiante ! un luxe et un prix à  sa mesure ! On en faisait des nappes que l’on nettoyait en les jetant au feu d’où elles sortaient immaculées et même plus belles, des vêtements inusables et insalissables, des linceuls pour envelopper les corps des rois afin que leurs cendres ne se mélangent pas au bûcher, les mèches des lampes inextinguibles de l’Acropole,  voire des supports pour écrire des  textes à conserver dans les archives… Pour les tisser, on mélangeait ces fibres trop  petites avec  de la laine, on tissait, puis on passait le tissu au feu : restait l’amiante.


Charlemagne en aurait eu une en sa possession et en aurait fait la démonstration impressionnante à des ambassadeurs étrangers.


L’usage semble avoir perduré puisque Marco Polo fait état d’une telle pratique en Dzoungarie (province située entre l’Altai et le Xinjiang) : l’amiante était aussi nommé « salamandre »  (mais ceci serait une autre histoire !)


« Il y a dans cette province une montagne où l’on trouve […] des salamandres [de l’amiante], dont on fait des étoffes lesquelles étant jetées dans le feu ne sauraient être brûlées. […]. On trouve sur cette montagne certaine mine de terre, qui produit des filets ayant aspect de laine, lesquels étant desséchés au Soleil sont pilés dans un mortier de cuivre ; ensuite on les lave, ce qui emporte toute la terre ; enfin ces filets ainsi lavés et purifiés sont filés comme de la laine, et ensuite on en fait des étoffes. Et quand ils veulent blanchir ces étoffes, ils les mettent dans le feu pendant une heure ; après cela elles en sortent blanches comme neige et sans être aucunement endommagées. C’est de cette manière aussi qu’ils ôtent les taches sur ces étoffes, car elles sortent du feu sans aucune souillure. […]. On dit qu’il y a à Rome une nappe d’étoffe de salamandre, où le suaire de Notre Seigneur est enveloppé, de laquelle un certain roi des Tartares a fait présent au souverain pontife. »


— Marco Polo, in Le Devisement du monde, Livre 1 Chapitre 47


Malheureusement, je n’ai pas connaissance d’objets antiques conservés dans les musées, et serais ravie que vous m’indiquiez si vous en voyez.    

       

 

Ame, anémone, animus/a


L’Indoeuropéen utilise  « an m »  pour évoquer l’idée du souffle, ce besoin vital pour nous,  et par extension la vie en général. Ainsi,  en grec, anémos signifie le vent. Notre  anémone est « la fleur qui s’ouvre au vent ». Quand on ranime  quelqu’un, on lui redonne le souffle.  


Un « animal » n’est pas seulement un être vivant qui n’est pas un homme ! qui aurait seulement  des instincts  matériels …  Non, « animal » est  d’abord un adjectif qui signifie « pourvu du souffle vital » : c’est pourquoi l’homme fait partie du règne animal. Ce qui ne veut pas dire qu’il doit  ou peut  ne se conduire  que comme « un » animal !


Un « dessin animé »  c’est un dessin où l’on donne  vie à ses personnages…

En latin, on fait une distinction intéressante entre « animus » (substantif masculin) et « anima » (substantif féminin). Animus signifie le courage,  les esprits (cf. l’expression : « il ranima nos esprits abattus ») ; anima est plutôt  l’âme, l’esprit, voire le cœur.    

  

Arithmétique Algorithme


Algorithme : piège ! un i et pas un y : en effet, le terme n’a aucun rapport avec la musique.  C’est un procédé  de calculs mathématiques. 

Il était une fois (mais c’est une histoire vraie !) un savant, un mathématicien,  de langue arabe,  du nom de Muhammad, originaire, aux environs de 780,  du Khorezm, région du sud de la mer d’Aral (aujourd’hui en Ouzbekistan), c’est pourquoi on le surnomma Al-Khawarezmi.  Il compila et compléta les découvertes  mathématiques des Babyloniens, puis des Hébreux, des Grecs, et des Indiens et ensuite les traduisit, ce qui les fit connaître enfin en Europe.

C’est lui qui inventa le mot « algèbre », francisé à partir d’un terme arabe  qui signifie la réduction, la restitution. Ce travail magnifique lui fit donner, à lui,  le second surnom de  « Arithmetica »  car en grec, « arithmos » signifie nombre. Le terme « algorithme » vient de son surnom, déformé en espagnol …


Ce que savait peut-être aussi Muhammad ibn Musa Al-Khawarezmi Arithmetica, c’est que le terme «  arithmos » lui-même vient en grec d’un verbe (arariskô)   qui veut dire adapter, ajuster, emboîter : le calcul étant ce qui doit s’emboiter et tomber juste ! (ce verbe aura  en latin un arrière-petit-neveu : « ritus » le rite,  une chose qui doit  bien s’adapter au dieu  qu’on veut prier ! 


Naturellement  l’arithmétique est la science des nombres et n’a toujours aucun rapport avec le rythme, donc pas de Y.

(cf. livre de 2007  de Georges A. Bertrand : Dictionnaire étymologique des mots français venant de l’arabe, du turc et du persan. Ed. L’Harmattan 2007)

 

1/ Hypérion représente le Soleil, et l’adjectif veut dire exactement qu’il ressemble à de l’ambre jaune. 

2/ Hymne Homérique à Apollon, I, 363-369. Traduction Marguerite Champeaux-Rousselot

 

M’écrire par le site : http://assocfrancohellenique19.over-blog.com/  ou par

                       email : afhcorreze@gmail.com

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CONAN Danièle 11/04/2010 11:08


Merci Mi pour cette article formateur.
Bien amicalement


Costas Kouremenos 10/04/2010 19:43


Tres interessant article! Deux notes:

1. "L'ile Ewola": c'est ou' c,a? Le nom m'est inconnu.
2. "le terme « arithmos » lui-même vient en grec d’un verbe (arars) qui veut dire adapter, ajuster, emboîter": C'est a dire plutot le verbe "ararisko".